Afrocyberféminismes

la séance d'avril

Licornes africaines, Mami Wata, Internet & les astronautes

Mercredi 11 avril / 19h-21h

Table ronde avec Sinatou Saka, Fatoumata Kebe et Sylviane Diop
Performance de Tabita Rezaire

Afro Cyber Resistance, 2014, Tabita Rezaire.

Le continent africain et son dynamisme en matière d'innovation technologique focalise l'attention des grands groupes et des médias. Dans l'ombre du start'uper, produit de la mythologie de la Silicon Valley, apparaissent de nouvelles figures féminines qui refusent d'être les « licornes africaines » et développent une culture numérique propre.

Le développement des technologies numériques sur le continent africain se fait en parallèle d’une croissance économique et démographique qui attire les grands groupes internationaux anticipant l’émergence d’une classe moyenne qui épouserait les principes d’un capitalisme techno-scientifique néolibéral. Dans l’attente fiévreuse des prochaines « licornes » africaines, l’attention médiatique se cristallise autours de la figure du start-uper et de la « capacité à innover sous contraintes ». Une nouvelle figure féminine apparaît à l’aune de la multiplication des « women in tech” leaders summits ».

Ce récit occulte-t-il une culture numérique qui se serait développée à partir d’usages non attendus, notamment par les femmes ? Quelles seraient les formes locales d’un afrocyberféminisme ? Des azizas — petites fées aux savoirs phytothérapiques de la mythologie Yoruba — à Mami Wata, — mi-femme-mi sirène —, les cultures numériques empruntent de plus en plus aux mythologies. Les affinités de la science et des technologies avec la magie incarnées par des figures féminines sont-elles le nouveau mythe ou une « technique » d’adaptation ?

Présentations / Débat

Sinatou Saka [BE]

Journaliste et responsable de projet à RFI. Membre du collectif Idemi Africa dont l'objectif est de rendre les langues africaines plus visibles sur internet.

Á partir de la proposition faite par l’économiste Felwine Sarr dans son livre Afrotopia, Sinatou Saka présente des initiatives portées par des femmes qui refusent de s’aligner sur les modèles dominants et mettent au centre de leurs préoccupations l’attention aux problèmes locaux. Elles s'appellent Bukky Shonibare, Aisha Yesufu, Simamkele Dlakavu, Jodi Will et représentent comme beaucoup d'autres, une génération d'afrocyberféministes à suivre les traces de Famafrique, un réseau précurseur né en 1997 au Sénégal pour l'égalité des genres par les technologies. Toutes, veulent conserver leur « récit » et raconter elles-mêmes leurs histoires.

Sylviane Diop [SEN]

Sylviane Diop, née au Niger, grandit au Sénégal et en France. Elle fait ses études universitaires (Biologie et Communication) à Bordeaux. Suite à un parcours éclectique dans divers domaines de la culture en tant que gestionnaire de projets en Europe et en Afrique, elle crée un journal "culture et société" à Dakar en 1992, et conçoit des expositions. Á partir de 1997, elle se spécialise dans les arts numériques et l'art en réseau. Elle mène également une recherche systématique sur les outils numériques au service des artistes - spécifiquement « open source » - en vue de leur mise à disposition auprès d'un public d'étudiants en art, d'artistes et de professionnels de la culture au Sénégal.
Membre du Conseil Scientifique de la Biennale de Dakar de 2001 à 2004, elle élabore et développe en son sein le Forum des arts numériques en 2002 et le projet Dak'art_lab en 2004. Cette même année, elle fonde avec N'Goné Fall le Gawlab à Dakar, Sénégal, un collectif dédié à la promotion des arts numériques. Laboratoire de recherche et de partage des savoirs, Gawlab développe des concepts artistiques, des performances et des actions qui influent directement sur la ville et interrogent ainsi l’interdépendance entre la réalité numérique et l’espace public et social. Avec le projet Métatrame, le collectif forme aussi des artistes à manier les outils numériques et les logiciels libres. Sylviane Diop découvre Second Life en 2009 et OpenSimulator, moteurs de création de mondes virtuels persistants, le premier étant propriétaire et le second Opensource. Depuis elle s’interface avec le réseau sous les traits de l’avatar Praline Barjowski alias PralineB et développe une pratique artistique personnelle.

Fatouma Kebe [FR]

Docteure d'astronomie de l'Université Pierre et Marie Curie, Fatoumata Kebe s’est spécialisée dans l'étude de l’environnement spatial. Parmi ses thèmes de recherche ; les débris spatiaux. En plus de s'être formée à l'ingéniérie spatiale durant un an à l'Université de Tokyo, Fatoumata Kebe a réalisé des stages au sein de l’Agence Spatiale Européenne et autres institutions spécialisées dans le domaine du spatial. Afin de susciter des vocations, Fatoumata Kebe a fondé son association d'astronomie "Ephémérides" il y a bientôt 4 ans."

Performance

Tabita Rezaire [FR]

Artiste française d’origine guyano-danoise, thérapeute en santé-tech-politix, et professeure de Kemetic/Kundalini yoga.

Á travers les interfaces de nos écrans et les flux d’énergie, son activisme pour la « guérison numérique » propose une lecture alternative aux récits dominants avec la volonté de décentrer l’autorité occidentale et démanteler nos écrans « blancs-suprémacistes-patriarcaux-cis-hétéro-globalisés » - pour nous (re)connecter.

En 2014, Tabita Rezaire réalise Afro Cyber Resistance, une vidéo dans laquelle elle dénonce l’occidentalo-centrisme de l’Internet. En 2016, dans l’exposition Exotic Trade, Rezaire élargit le champ de son diagnostic et de son intervention :  l’Internet est malade et il faut soigner tous ceux qu’il a contaminés. L’artiste convoque les dimensions spirituelles et les savoirs scientifiques ancestraux et le Kemetic-Kundalini yoga pour réconcilier le corps et l’esprit.

Premium Connect (2017) explore les parallèles frappants observés par Rezaire entre l’histoire de l’informatique et la divination africaine, afin de remettre en question l’Ouest « rationnel » versus le Sud « irrationnel ». Elle trace les origines du système binaire dans le système de divination Yoruba Ifa.

Pour Afrocyberféministes #3, elle présente la performance Lubricate Coil Engine - Decolonial Supplication (2017)

Gaîté Lyrique
Auditorium
3 bis rue Papin
75003 Paris

Tarif : 6 euros
(pass 6 séances : 30 euros)

dans le sillage d’Octavia E. Butler

Wild Seed (1980)

Octavia E. Butler, série Patternist

Dans Wild Seed, le lecteur suit le parcours d’Anyanwu, une immortelle africaine qui vit paisiblement dans le village de ses descendants. Un jour, un esprit nommé Doro vient la prévenir de l’arrivée des esclavagistes et du début de la traite négrière sur les côtés du continent. Il lui donne le choix entre le suivre en tant que sa femme en Amérique du Nord où il a établi ses descendants aux pouvoirs surnaturels, ou de la tuer, elle et ses descendants si elle refuse de le suivre. Afin de sauver la vie des siens, Anyanwu le suit, au prix de sa liberté. Wild Seed explore différents thèmes et différentes influences assez novatrices dans le monde de la science-fiction. Butler emprunte aux mythes africains, comme la déesse Anyanwu. Elle réussit à mixer le thème de la traversée, du corps noir comme marchandise en questionnant un idéal revendiqué par Doro.

Laura Nsafou, « #BookReview : Wild Seed d’Octavia Butler, une héroïne afroféministe », Mrs Roots (source)

ressources

1. L’Afrique et ses « Licornes » : nouvel eldorado de la tech

Contrairement aux prévisions pessimistes des années 1990 qui voyaient dans l’arrivée du numérique une nouvelle fracture qui viendrait se rajouter à son « retard économique », le continent africain s’est massivement approprié les technologies de l’information et de la communication, notamment par le biais de la téléphonie mobile. L’Afrique connaît aujourd’hui un développement numérique rapide. Selon les données les plus récentes (Lien), plus de 73 millions de personnes ont accédé pour la première fois à Internet en Afrique en 2017- soit plus que la population du Royaume-Uni.

En 2000, on comptait 16 millions de téléphones mobiles actifs en circulation pour une population de 800 millions d'habitants. Á la fin 2011, le nombre d'abonnés au téléphone portable atteignait 620 millions, supérieur à celui de l'Europe et des États-Unis.

La jeunesse du continent revendique son appartenance à la génération des 435 millions « d’Africains connectés, habitant une ‘Afrique de 1 et de 0’ pour qui le chat, le SMS, le partage, l’affichage, le téléchargement, sont autant une seconde nature que pour les Japonais ou les Américains » déclare Jepchumba, fondatrice de la plateforme African Digital Art (ADA).

Le développement des technologies numériques sur le continent africain se fait en parallèle d’une croissance économique et démographique qui attire les grands groupes internationaux anticipant l’émergence d’une classe moyenne qui épouserait les principes d’un capitalisme techno-scientifique néolibéral. Dans l’attente fiévreuse des prochaines « licornes africaines », l’attention médiatique se cristallise autour de la figure du start-uper et de la « capacité à innover sous contraintes ». Même si on peut entendre quelques voix discordantes comme celle de la chercheuse Stéphan-Eloïse Gras pour qui l’émerveillement du Nord pour les start-up du Sud, frugales, résilientes, innovantes, n’est pas dénué de paternalisme post-colonial et qui appelle à rompre avec le modèle, cynique, de la Silicon Valley.

En partie portée par la diaspora qui s’est formée dans les plus grandes écoles internationales, une culture scientifique se développe à coup d’initiatives plus ou moins spectaculaires et de plus en plus de pays déclarent leurs ambitions dans la recherche spatiale. L’Algérie dispose d'une agence spatiale depuis 2002. L’Afrique du Sud a créé l’Agence spatiale nationale sud-africaine (Sansa) en 2010 et en 2014 l’Éthiopie s’est dotée du premier observatoire astronomique de l’Afrique de l’Est. Au Nigeria, l’Agence Nationale pour le développement et la recherche spatiale (NASRDA) a annoncé en 2016 que d’ici 2030, elle serait en mesure d’aller sur la Lune.

Lectures

  • Future Lab Africa : Episode 1 : post African Futures,interview avec Tegan Bristow. (Lien)
  • Les « licornes africaines », Start-up en Afrique : en attendant les licornes (Jeune Afrique 17/02/2017). (Lien);
  • Start-up: en attendant la première "licorne" africaine (Le parisien, 19/11/2016). (Lien)
  • Jumia, l’histoire de la première licorne africaine (Les Echos, 10/11/2016).(Lien)
  • L’éducation, secteur phare des futures licornes du continent africain? (Enko Education). (Lien)
  • Africa Internet Group, la licorne de l'e-commerce africain qui séduit Orange, Axa, Goldman Sachs... (La Tribune, 05/04/2016). (Lien)
  • « La force de l’Afrique, c’est sa capacité à innover sous contrainte » Gilles Babinet (Stratégies, 06/11/2016) (Lien)
  • Les start-up africaines, entre émancipation et exaspération, Stéphan-Eloïse Gras, (Le Monde, 08/06/2017). (Lien)

2. Des figures féminines qui font un usage alternatif des technologies numériques en Afrique

L’importation de la culture numérique libérale a aussi produit une nouvelle figure féminine qui apparaît à l’aune de la multiplication des "women in tech” leaders summits.

Mais sur le continent, des analyses et des prises de positions très critiques portées par des chercheurs, des philosophes, des artistes, des micro-laboratoires des usages alternatifs des technologies numériques, se font de plus en plus entendre. Elles dénoncent l’impérialisme occidental post-colonial des technologies de l’information et de la communication, leurs effets dévastateurs dont les plus visibles sont les conflits dans les zones d’exploitation des très convoités minerais de l’électronique(Lien) et les déchetteries électroniques à ciel ouvert. Elles appellent à une révolution culturelle qui passe par le diagnostic des savoirs technologiques locaux et l’archéologie des savoirs scientifiques ancestraux pour élaborer de nouvelles représentations.

Tabita Rezaire, théoricienne d’une Afro cyber resistance

AFRO CYBER RESISTANCE from TABITA REZAIRE.

En 2014, Tabita Rezaire réalise Afro cyber resistance, une vidéo dans laquelle elle dénonce l’impérialisme des technologies numériques et la white supremacy de la Toile. Internet a porté à ses origines l’utopie d’un monde réconcilié par la technologie, plus démocratique et plus égalitaire qui abolirait les différences d’âge, de couleur, de genre et de classe. Alors que le processus de massification du réseau s’accélère, il faut de façon urgente déconstruire cette mythologie. En réalité, annonce Tabita Rezaire, l’Occident contrôle tous les rouages du réseau, les noms de domaines, les contenus, les moteurs de recherche, la collecte et l’usage des datas. Les canons esthétiques d'Internet sont le produit d’une esthétique blanche dominante. L’Afrique est donc prise dans les filets d’une culture numérique occidentale hégémonique et néocolonialiste. C’est de cette relation asymétrique qu’il s’agit de sortir en organisant, depuis le Sud, une guerre de décolonisation du Net, une cyber-résistance. Afro cyber resistance sera le manifeste qui bouscule la centralité du Web en présentant les alternatives qui se développent sur le continent africain.

Deep Down Tidal remonte la longue histoire de la centralité de l’Atlantique dans la construction de l’impérialisme technologique occidental. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Mais pour Tabita Rezaire, il faut aller plus loin, « c’est l’intégralité du complexe colonial-capitaliste-patriarcal-scientifique-technologique-médical-pénal et éducatif qu’il est nécessaire de mettre à bas ». Elle construit un véritable corpus qui va de la mise en évidence de notre contrôle par l’appareil numérique à l’ouverture vers des processus d’émancipation mentale et corporelle. Elle appelle à une révolution culturelle qui passe par le diagnostic des savoirs technologiques locaux et l’archéologie des savoirs scientifiques ancestraux pour élaborer de nouvelles représentations de l’Afrique et se réapproprier le futur.

Dans le travail de Tabita Rezaire, comme dans celui de l’écrivaine de science-fiction africaine-américaine, Octavia Butler, le corps lui-même est la technologie et notre compréhension de celui-ci sert de « progrès » technologique. Se décrivant comme praticienne et prédicatrice intersectionnelle, elle introduit dans sa démarche artistique le Kemetic-Kundalini yoga et promeut les origines égyptiennes de cette pratique mentale et corporelle qui vise à réconcilier le corps et l’esprit.
(Lien)

Jepchumba, Kenya

Jepchumba est développeuse, artiste et curatrice. Elle a fondé la plate-forme African Digital Art qui présente les créations visuelles numériques en lien ou sur l’Afrique. pour l’exposition post African Futures qui a eu lieu en 2015, à la Goodman Gallery à Johannesburg avec comme commissaire Tegan Bristow, Jepchumba produit une série de podcasts, Future Lab Africa, dans lesquels elle s’entretient avec les artistes sur les cultures numériques en Afrique.

Lien vers Future Lab Africa

Lien vers African Digital Art

Tegan Bristow, Afrique du Sud

Tegan Bristow alterne les projets artistiques dans les arts numériques et les arts des médias, les activités de chercheuse et d’enseignante au département des arts numériques à la Wits School of Arts de l’Université de Witwatersrand à Johannesburg, et celles de curatrice, avec notamment post African Futures à la Goodman Gallery en 2015. Elle est actuellement directrice artistique du Fak’ugesi African Digital Innovation Festival et commissaire invitée pour le Centre for the Less Good Idea, Johannesburg.

Dans son travail de recherche Tegan Bristow défend la nécessité d’aborder la question des technologies à travers les cultures propres à chaque pays et à chaque zone culturelle, dans une perspective décoloniale.
Lien vers le site de Tegan Bristow

Twitter

Lien vers post African Futures

Lien vers le festival Fak’ugesi

Tegan Bristow explore aussi les recherches popularisées par le mathématicien américain Ron Eglash sur les modèles mathématiques africains, les Fractales.

Les Fractales sont la répétition d’un même motif géométrique à des échelles de plus en plus fines. Elles sont à la frontière des mathématiques et des technologies de l’information et permettent la modélisation en biologie, géologie et en sciences naturelles. Le travail de recherche de Ron Eglash a été d’étudier de manière systématique les Fractales présentes dans l’architecture, les coiffures, les textiles, la vannerie, la sculpture,... en Afrique et de montrer que ces usages ne sont pas décoratifs mais bien le produit d’une maîtrise d’un savoir scientifique. Il a également étudié les dimensions politiques et religieuses des Fractales montrant leur imbrication dans les sociétés africaines.

Lecture :

  • Ron Eglash, African Fractals: Modern Computing and Indigenous Design, Rutgers University press, 1999

3. Mami Wata, Cyber sirène

Mami Wata est une déesse célébrée principalement dans la partie ouest-africaine du continent (Bénin, Togo, Ghana, Nigeria). Elle est décrite comme une sirène, le haut de son corps de femme est souvent nu et le reste du corps prend la forme d’un poisson ou d’un serpent. Elle est souvent représentée avec des bijoux de pacotille, des montres ou des miroirs. parmi les nombreuses interprétations de ses origines, Mami Wata est un mythe qui resurgit à la rencontre avec les Européens. Elle naît de la rencontre des esprits de l’eau avec les vaisseaux européens qui accostèrent en Afrique à la fin du XVe siècle. La déesse Mami Wata issue de ce choc de la rencontre serait une construction mythologique qui servirait de technique d’adaptation au monde qui vient. Mother Water, devient Mami Wata, un esprit de l’eau. Déesse de la mutation, elle augure des changements économiques, politiques, culturels et sociaux. Etre hybride et mystique, elle procure richesse et puissance aux personnes qu’elle séduit en contrepartie de leur totale dévotion.

Les Mami Wata contemporaines sont représentées avec des Apple watch, des mobiles et des ordinateurs portables. Les nouvelles sur leurs apparitions potentielles circulent sur les écrans des téléphones portables et des télévisions.

Lectures :

  • Mami Wata la sirène et les peintres populaires de Kinshasa, Lucie Touya (L’Harmattan, paris, 2003)
  • L’impérialisme post-colonial. Critique de la société des éblouissements, Joseph Tonda.
    Dans cet ouvrage, le sociologue Joseph Tonda, qui analyse les écrans comme des technologies de la fascination exerçant sur nous un pouvoir invisible par le biais des images, décrit justement Mami Wata, « figure post-moderne et postcoloniale, femme blanche, mi-humaine, mi animale (donc transnature et parfois transgenre), pourvoyeuse de richesses matérielles, de prestiges et de pouvoir, par conséquent, « femme fétiche » comme l’une des formes emblématiques de ces images-écrans.
  • Cyber Siren: What Mami Wata reveals about the Internet and Chinese presence in Kinshasa, Lesley Nicole Braun. (Lien)
    Lors de son séjour en 2012 en RDC, la chercheuse Lesley Braun analyse les nouvelles formes d’apparition de Mami Wata à l’ère d’Internet. Des images de Mami Wata ont commencé à circuler sur Internet et par téléphone portable, véhiculant des rumeurs selon lesquelles des travailleurs chinois l'avaient capturée alors qu'ils installaient des câbles à fibres optiques sous-marins. Cette nouvelle image de Mami Wata, qui apparaît comme une créature marine au corps noueux et ratatiné, vient mettre en question ses représentations populaires plus anciennes, à savoir l'image d'une belle jeune femme. La chercheuse émet l’hypothèque que ce corps déformé de Mami Wata révèle les nouvelles tensions découlant des promesses de richesse et de modernisation avancées par les gouvernements chinois comme congolais.

4. Fictions et affinités entre magie et technologie

Littérature

Nnedi Okorafor, USA, Nigeria

L’écrivaine nigériane-américaine (« najamerican » comme elle aime se définir), Nnedi Okorafor, a trouvé dans la science-fiction et la Fantasy les genres parfaits pour déconstruire les dichotomies tradition/modernité, science/magie ou encore rationalité/superstitions. Who fears Death ?, paru en 2010 (le roman a reçu le prix World Fantasy 2011), revendique le rapport aux esprits, aux ancêtres et aux savoirs occultes qui imprègnent le présent de la société nigériane en mettant en scène un monde de créatures imaginaires nourri par la cosmologie igbo, les cérémonies, les rites et les processions de masques. En Afrique, dans un futur post-apocalyptique, une jeune femme, Onyesonwu (« Qui a peur de la mort » en igbo), tente par l’apprentissage de la magie de conjurer la malédiction liée à sa naissance et de se construire un avenir conjugué à celui de son peuple.

L’écrivaine confie avoir choisi la science-fiction pour combattre la construction d’une Afrique qui a légitimé le projet colonialiste et esclavagiste de l’Occident : « puisque l’Afrique était une terre primitive peuplée de primitifs, j’allais marier la technologie à la nature pour concevoir la chose la plus sophistiquée au monde ».

Mais elle cherche aussi à faire évoluer les traditions de la société Igbo dont elle fait partie en dénonçant le rôle réservé aux femmes : « Je voudrais rendre les jeunes nigérianes plus fortes pour qu’elles puissent en grandissant, grâce à la littérature, devenir des femmes puissantes. »

Lecture :

  • Nnedi Okorafor, Who fears Death?, 2010. En français : Qui a peur de la mort? traduit de l'anglais (US) par Laurent philibert-Caillat, paris, panini, coll. Eclipse, 2013.
  • Keynote lors de la Quatrième conférence annuelle Igbo, SOAS, University of London. Lien vers la conférence

Lauren Beukes, Afrique du Sud

Journaliste et écrivaine sud-africaine, Lauren Beukes a produit plusieurs romans de SF qui ont contribué à placer l’Afrique du Sud sur la carte de la science-fiction internationale.

Moxyland est son premier roman. Le Cap, dans un futur proche. Au sein de la société ultra technologique qu'est Moxyland, le monde virtuel a pris le pas sur le réel. Tout le monde, à l'exception des plus pauvres, est ultra-connecté. Le téléphone portable, qui contient systématiquement les données personnelles de chaque citoyen, est un passeport obligatoire, sinon vital. La plus grande peur est la déconnexion et tout acte de désobéissance doit être soigneusement dissimulé pour avoir une chance d’aboutir.

Dans Zoo City, Lauren Beukes se sert de Johannesburg vue de Hillbrow, le quartier réputé le plus dangereux de la mégalopole, pour construire un roman cyberpunk dans lequel se côtoient usages des technologies numériques, capitalisme ultralibéral, ségrégation et pratiques ésotériques des sangomas (« chamans » en Zulu) dans une société qui réinvente son rapport à la nature en attribuant aux criminels un animal symbiotique conférant à son maïtre un pouvoir magique.

Lectures

Galaxies 46, spécial SF africaine

Essentiellement dédié à la SF africaine, ce numéro de Galaxies sorti en 2017 est préparé par l’écrivaine de science-fiction Ketty Steward qui a choisi 9 nouvelles et à inséré de nombreux articles de fond et entretiens. (Lien)

Art

Milumbe Haimbe, Zambie

Milumbe Haimbe est artiste, architecte, écrivain, vidéaste. Elle se sert de la science-fiction pour parler des questions de genre et de sexualité. The Revolutionist, est projet entre l’animation et la bande dessinée sur lequel elle travaille depuis plusieurs années. L’histoire se déroule dans une colonie spatiale gouvernée par la compagnie One Consciousness.
Ananiya est une jeune femme de 17 ans, homosexuelle, membre d’un groupe de résistance appelé « l’Armée pour la Restauration de la Féminité ». Le groupe tente de combattre la volonté des gouvernants, de réduire les femmes à des objets sexuels et à terme de les remplacer par des robots.

Lien

Selly Raby Kane, Sénégal

The Other Dakar, Tribeca Film Festival 2017

Tour à tour styliste de mode, designeuse, curatrice, réalisatrice, Selly Raby Kane explore depuis sa muse, la ville de Dakar, une esthétique futuriste qui s’incarnerait sur les corps et dans la cité et à l’échelle du continent africain. En 2014, elle crée à Dakar avec l’artiste Ibaaku, un premier défilé-spectacle peuplé d’insectes géants, Alien Cartoon. En 2016, elle invente et scénarise avec Jonathan Dotse (Ghana) fondateur du blog afrocyberpunk, Elsewhen. Invitant quelques uns des artistes les plus en vue du continent comme Jim Chuchu (Kenya) fondateur du Nest Collective, Bogosi Sekhukhuni (Afrique du Sud) cofondateur de NTU, elle invite à « un voyage à travers plusieurs réalités spatio-temporelles » qui fait appel à la réalité virtuelle, au voyage sonore, à l’animation et au design. Son court-métrage en VR, The Other Dakar reçoit le prix du meilleur film de réalité virtuelle du Tribeca Film Festival en 2017. Elle présente son showroom ouvert la même année, comme un espace d’expérimentations et de résidences artistiques qui explore l’étrange, le futurisme et le fantastique.
(Lien)

Lecture

  • L’Afro-cosmologie prête à porter de Selly Raby Kane de Enrica picarelli sur le site de blackstothefuture (Lien)
  • Blog Afrocyberpunk. (Lien)
  • Et aussi : Oumou Sy, styliste, fondatrice du premier cybercafé d’Afrique de l’Ouest : Le Métissacana.

Cinéma

Frances Bodomo, Ghana, USA

Sorti en 2014, Afronauts, est le second court métrage de la réalisatrice ghanéenne installée aux États-Unis. Le film, en noir et blanc, réactive le pari fou d’un astrophysicien excentrique, Edward Festus Makula Nkoloso, dans les années 1960, en Zambie, sur fond de course à l’Espace entre l’URSS et les États-Unis. En pleine période de lutte pour l’indépendance en Rhodésie du Nord, le professeur Edward Nkoloso affirme pouvoir permettre à son pays d’envoyer, le premier astronaute sur la lune. Pour ce faire, il constitue une équipe qu'il entraîne et c'est une jeune femme de 17 ans qui sera désignée. Le professeur n'obtiendra jamais les crédits demandés et la mission sera dissoute après que la jeune femme tombe enceinte.

Frances Bodomo redonne une contemporanéité à cette figure ambivalente de l’histoire spatiale du continent. En renvoyant à la décennie 1960-1970 au cours de laquelle les pays colonisés accèdent à l’indépendance, Afronauts suggère peut-être aussi la réouverture actuelle de cette parenthèse qui fit de l’Afrique le laboratoire de la modernité.
(Lien)

Wanuri Kahiu, Kenya

Indexé sur une science-fiction post-apocalyptique, pumzi (« Souffle » en swahili, 2009), de la réalisatrice Wanuri Kahiu se déroule dans un futur indéterminé en Afrique de l’Est, 35 ans après la troisième guerre mondiale qui a eu pour enjeu l’accès à l’eau, une communauté autarcique trouve les moyens de survivre sous terre dans un système, où chaque individu est son propre producteur d’eau et d’énergie. Le Maitu (« Notre mère » en Kikuyu) est dirigé par un Conseil de femmes puissantes qui ont mis en place un système de contrôle des esprits et de suppression des rêves. Asha, conservatrice au musée virtuel d’histoire naturelle reçoit un échantillon de terre fertile. Convaincue par la présence de traces de vie, elle échappe au contrôle du Conseil pour replanter ce « futur » arbre, symbole d’un possible renouveau. Si Wanuri Kahiu refuse que son cinéma soit circonscrit à ses origines africaines — elle fait partie de ceux qui contestent le label d’Afrofuturiste qui est trop souvent accolé à son film — elle revendique néanmoins de parler à partir de l’Afrique et du Kenya plus spécifiquement, puisant dans l’histoire, la mythologie et les mythes fondateurs de sa culture.

Arts numériques

MCD Digitale Afrique

Magazine sorti en 2013 avec comme rédactrice en chef Karen Dermineur, co-fondatrice de la plate-forme expérimentale de net-art incident.net (Lien) et en collaboration avec Tegan Bristow, chercheuse à l’Université du Wittswaterrand en Afrique du Sud.

Digitale Afrique fait un état des lieux de création artistique numérique en Afrique. Comprendre et rendre compte des pratiques artistiques numériques, explique en préambule Karen Dermineur, implique de penser à l’échelle du continent, c’est-à-dire de prendre la mesure de sa taille, de sa diversité, de son histoire très spécifique et des contextes sociaux contemporains marqués par la démographie, la jeunesse et les complexités de la dimension économique. Le second préalable tient à la spécificité des pratiques technologiques liées aux savoirs, aux équipements et infrastructures, aux besoins et aux cultures dans lesquelles elles s’inscrivent.

Dans ce numéro, la curatrice Ngoné Fall, fait un premier historique de la création numérique au Sénégal. Elle souligne la difficulté mesurer l’impact des outils numériques dans le champs des activités artistiques car sur le continent : « quasiment rien n’a été répertorié, analysé, archivé dans les années 90 ». Une histoire fragmentée et donc difficile à dérouler. Tegan Bristow rappelle qu’il existe non pas une mais des cultures de la technologie et qu’elles s’inscrivent dans des contextes et de systèmes de partage des connaissances qui vont façonner des pratiques spécifiques.
(Lien)

African Futures

African Futures est un festival (Johannesburg 2015), une exposition, The incaction of the disquieting muse, (SAVVY Contemporary Berlin, 2016), un site et un ouvrage qui tentent d’explorer la question des imaginaires du futur en Afrique dans la seconde décennie du XXIe siècle.

Ouvrage co-dirigé par Lien Heidenriech-Seleme et Sean O’Toole. (Lien)

5. Usages féministes des technologies

Chimamanda Ngozi Adichie, Nigéria

« Nous devrions tous être féministes ». (Lien)

Fatou Sow, Sénégal

Sociologue ayant travaillé sur les femmes dans les pays africains et militante féministe, elle contribue, en 1994, à la création de l’Institut annuel sur le genre au Conseil pour le développement des sciences sociales en Afrique (Codesria), pour former les chercheurs africains aux questions du genre.
(Lien)

Feminist Africa, Revue en ligne

Á noter les numéros 19 (Lien) & 20 (Lien) : pan-Africanism & Feminism

Nana Darkoa Sekyiamah, Ghana

Nana Darkoa Sekyiamah fonde le blog Adventures from the Bedrooms of African Women pour faciliter les discussions sur la sexualité par les femmes Africaines et fournir un forum pour en parler ouvertement. Elle est coordinatrice du Fab Fem, un groupe féministe qui se réunit régulièrement à Accra.
(Lien)

Les femmes camerounaises et la « cybermigration » maritale en France

Analyse de l’impact socioéconomique d’une dynamique migratoire nouvelle par Brice Arsène Mankou

La cybermigration maritale est une forme de migration économique légale qui privilégie les routes virtuelles qui passent par Internet et qui est la conséquence du durcissement des lois sur l’immigration. Les migrants, notamment les femmes, savent désormais que seuls le mariage ou les études constituent encore une solution légale pour s’installer temporairement ou définitivement dans certains pays de l’OCDE, dont la France.
(Lien)

compte-rendu

Licornes africaines, Mami Wata, Internet et les astronautes

11 avril, 19h, le public est, une fois de plus au rendez-vous, prêt à se laisser surprendre, prêt à rencontrer Oulimata Gueye, Marie Lechner et leurs invitées.

Tabita Rezaire

Tabita Rezaire est une artiste basée en Guyane. Elle est également thérapeute en santé-tech-politix, et professeure de Kemetic/Kundalini yoga. Elle crée en 2014 une vidéo, Afrocyberrésistance qui déconstruit les mythes d’Internet et montre comment l’Afrique est prise dans les filets numériques. Elle propose dans sa démarche artistique des stratégies pour guérir l’internet malade.

Sur scène, Tabita Rezaire a tracé une figure en coquillages ou en petits cailloux blancs, un cosmogramme dont les 4 soleils représentent 4 étapes de la vie. À chaque étape correspond une technologie. Elle se déplace dans cet espace et s’adresse au public.

Elle porte un boubou aux motifs high-tech et des bijoux qui tintent, tandis que derrière elle s’affiche l’écran de son ordinateur, avec une tâche en rappel : « praise infinity, 43 days ago ».

Elle décrit le cercle, symbole d’infini, qui se trouve devant elle et qui matérialise une « supplication pour la connexion » à soi, aux autres, à la Terre, à l’univers, sans angoisse existentielle. Tabita Rezaire s’arrête à chaque soleil, qu’elle décrit avant de proposer au public un exercice de yoga.

1/le lever du soleil : la naissance et l’eau primordiale

La technologie associée est l’eau elle-même. Tabita Rezaire cite Wasaru Emoto qui envoie des messages à des molécules d’eau et observe les modifications produites sur sa structure.

L’eau est un support de communication qui connecte notre réalité palpable avec le monde spirituel, comme le montre l’existence de rituels de libations dans diverses cultures.

Le public est invité à formuler un rêve pour sa vie et à chercher ses eaux intérieures et créatrices (au niveau du bassin) et à s’y connecter.

2/Soleil de midi : l’existence et le domaine du feu, l’énergie masculine

La technologie associée est l’internet. On se connecte, mais avec qui, dans quel monde, à quel prix ? Internet est, on le sait désormais, une technologie non inclusive : en 2017, 50 % de la population mondiale est connectée, mais 95 % des Américains et seulement 35 % des Africains. L’internet, qui se proclame outils d’émancipation et d’égalité, reproduit les structures de contrôle anciennes, les formes d’exploitation.

Les câbles de fibre optique sous-marins sont situés physiquement sur les routes coloniales, celles du trafic d’esclaves. Et on se demande encore pourquoi internet est si toxique !

Le public est invité à chercher des zones de sa vie où le feu aurait besoin d’être apaisé ou ravivé et à pratiquer la respiration du feu, respiration de crise.

3/Coucher du soleil : la mort, le manque, la disparition.

La technologie associée : les plantes.
Alors que les corps morts envahissent nos timelines et nous désespèrent,alors que nous craignons pour nos vies et celles de nos proches, dansbeaucoup de cultures africaines, la mort est un instant qui se célèbre, car elle permet l’émergence d’autres vies ; un retour à la source.
Les ubulawu, famille de plantes utilisées en Afrique du Sud, permettent de seconnecter avec le monde des rêves par lesquels les ancêtres nous envoient des messages cryptés.
Par le biais des champignons et des racines, les plantes peuvent communiquer entre elles, échanger des nutriments ou des informationssur les dangers.

Le public est invité à faire du jardinage intérieur : regardons ce qu’il y a à composter dans notre vie et expulsons-le ensoupirant.

4/Le soleil de minuit : la renaissance pour recalibrer sa destinée.

La technologie associée est le son, qui est une vibration. Chaque être a sa propre fréquence vibratoire et, quelquefois, nous passons àcôté de ce qui ne vibre pas comme nous.

Le public est invité à s’élever au-dessus de son corps, de lasalle, de la terre et à accorder sa vibration intérieure à celle de l’univers. Un gong nous guide en ce sens .

Mot d’accueil d’Oulimata Gueye :

Après avoir rappelé la place de choix faite à la littérature de science-fiction dans ce cycle, Oulimata parle d’Octavia Butler.WildSeed , 1980, met en scène deux esprits qui seront contraints de quitter l’Afrique pouraller en Amérique.
Anyanwu (mythologie Igbo) est une femme guérisseuse qui doit se défendre d’être une sorcière.

Un extrait de WildSeed est lu par Ketty Steward, autrice de science-fiction.

Introduction par Marie Lechner et Oulimata Gueye

Dans le contexte d’un développement très rapide de l’internet et destélécommunications mobiles en Afrique, en parallèle à unecroissance économique et démographique qui attire les grandsgroupes économiques, on s’intéresse de plus en plus aux start ups du sud et à leur capacité « d’innover sous contrainte », non sans un certain paternalisme et une forme de néocolonialisme. Google forme au développement d’applications, lance des incubateurs, annonce vouloir initier au numérique 10 millions d’Africains. On espère l’arrivée d’une « licorneafricaine », c’est-à-dire, une startup dont la valorisationdépasse le milliard de dollars.

Et les femmes dans tout ça ?

On valorise volontiers les femmes dirigeantes d’entreprises dans des WomenLeader Forums, mais cette tendancen’occulte-t-elle pas des figures alternatives et des formesd’Afrocyberféminisme ?
Mami Wata, déesse hybride née de la rencontre des divinités de l’eau avec les puissances coloniales est un être d’adaptation, une déesse de la mutation.
Les nouvelles représentations de Mami Wata la montrent avec une Apple watch et tout un arsenal technologique récent. Lesley Nicole Braunsigne à ce sujet un article intitulé "CyberSiren : What Mami Wata reveals about the Internet and Chinesepresence in Kinshasa".
Sinatou Saka va parler de quelques femmes remarquables du continent africain.

Sinatou Saka :« Elles inventent un nouveau cyberféminisme en Afrique .

Sinatou est membre d’Idemi Africa , « né del’envie de rendre les langues africaines plus visibles sur le web ».
Elleprésente Yolanda Dyantyu, 21 ans et Sisipho Ntsabo, 24 ans, des figures de la campagne RUreference list qui dénonceles violences faites aux femmes dans leur université, Rhodes, enAfrique du Sud. Elles tiennent à garder le contrôle de leur récitet à prendre elles-mêmes la parole ; aussi refusent-elles deparler aux journalistes occidentaux qui s’intéressent à leuraction.
Elles sont soutenues par Simamkele Dlakavu, leader du mouvement FeesMust Fall contre les frais d’inscription prohibitifs à l’université en Afrique du Sud.
Au Nigéria, une figure du mouvement « Bring Back Our Girls »est Bukky Shonibare aka« The placard woman » ; elle se prend tous les jours en photo avec unpanneau qui indique la date et le nombre de jours passés depuis l’enlèvement de jeunes filles par Boko Haram, car toutes n’ontpas été libérées. Elle agit aussi sur le terrain avec une association créée pour accompagner les femmes libérées, maisencore traumatisées, pour les aider à « revenir ».
Aisha Yesufu, au Nigéria également, est une femme qui ose s’adresser auPrésident de la République. Elle mène une campagne pour demander sa destitution face à son incapacité à assurer la sécurité dans le pays.
Ces deux femmes ne sont pas seulement actives en ligne, elles œuvrent aussisur le terrain.
En ligne,les femmes auraient une manière genrée de détourner les outils numériques au service de formes d’échange.
Le point commun entre toutes ces militantes est qu’elles imposent leursrevendications dans l’espace public grâce aux réseaux sociaux, Twitter en particulier. Elles le font le plus souvent à visagedécouvert, elles utilisent rarement des pseudos. Elles se serventégalement des réseaux sociaux pour créer des lieux d’échange entre femmes — avec la limite d’un accès internet encore principalement réservé à la « classe moyenne » urbaine et parlant anglais.
D’où la nécessité de mettre plus en avant les langues locales africaines, utilisées, elles, pour les échanges privés.

Marie Lechner rappelle que Cambridge Analyticaest aussi soupçonnée d’avoir influencé les élections au Kenya et au Nigéria. Elle explique également que Facebook devient une voie d’accès internet via les packs minimalistes d’applications fournis avec les téléphones.
Laréglementation africaine de protection des données personnelles esttrès faible, ce qui conduit Cambridge Analytica à en faire l’unde ses terrains d’expérimentation.

L’Afrique est-elle un « laboratoire » des nouvelles technologies, soit par expérimentation attirée par l’absence de contrôle oul’acceptabilité (la livraison de sang par drone), soit parvalorisation du détournement sous contrainte ? On voit undéséquilibre entre les grands groupes qui concurrencent lesstartups africaines avec des moyens sans comparaison. Par ailleurscette approche crée des écarts dans la population. En attirant l’attention sur la notion de « continent laboratoire », on privilégie certains sujets qui intéressent les grandesentreprises mondiales plutôt que d’autres. Le choix d’un opérateur, par exemple, de proposer de nouveaux services comme lepaiement mobile à ses abonnés plutôt que d’investir à plus long terme pour développer un accès aux abonnements pour le plus grand nombre est symptomatique.
Sinatou Saka conseille fortement la lecture d’Afrotopia de Felwine Sarr.

Julie Obono, directrice exécutive d’Internet Sans Frontières

(extrait de son message vidéo – disponible en intégralité sur le site Afrocyberfeminismes.org)
L’Afrique est l’un des endroits au monde où les pratiques de surveillancesont les moins contrôlées. Cette surveillance s’intéresseparticulièrement aux femmes qui s’expriment sur le web. Internet Sans Frontière s’intéresse donc au lien entre genre, race et surveillance, tant étatique que privée.
Lecapitalisme de surveillance désigne ces pratiques qui sont le fait d’entreprises qui peuvent capter les informations privées des utilisateurs pour influencer leurs comportements de consommateurs, d’électeurs et même, simplement pour les garder à l’œil.

Transition :Oulimata Gueye

L’Afrique a une ambition scientifique et spatiale. C’est ce qui explique desmanifestations comme le NextEinstein Forum . Plusieurs pays ont, parailleurs, des programmes spatiaux : Algérie, Afrique du Sud, ainsi que le Nigéria qui veut envoyer un astronaute dans l’espace d’ici 2030.
L’espace, c’est précisément le domaine d’étude de Fatoumata Kebe, docteure en astronomie.

FatoumataKebe :« des déchets très spatiaux »

Depuis 1957 avec le lancement de Spoutnik, le nombre de débris spatiaux necesse d’augmenter, tant en orbite basse qu’en orbite géostationnaire. Il en existerait 17 000 mesurant plus de 10 cm de diamètre, 700 000 entre 1 et 10 cm, et 100 millions plus petits.
Quels sontces débris ? Les coiffes de lanceurs, mais surtout les débris de fragmentation issus de collisions ou d’autres formes dedestruction accidentelle ou non de satellites ; débris quis’entrechoquent à nouveau, dans un cycle sans cesse répété.
L’énergie cinétique des débris confère même aux plus petits la capacité de détruire un satellite.
Outre le risque pour les débris d’endommager des satellites, ils peuvent revenir sur terre, en général pour tomber en pleine mer, mais au fond on ne sait pas du tout contrôler où arrivera un objet passifqui revient dans l’atmosphère. On n’est pas capable de modéliser ce type de trajectoires et c’est peut-être une bonne chose dans l’absolu.
Leproblème du nettoyage de l’espace est qu’il faut un modèleéconomique pour rendre cette activité rentable. Ce modèle n’existe pas pour les débris dont on ignore l’origine. C’est pourquoi les programmes à l’étude ne s’intéressent qu’aux débris de plus de 10 cm de diamètre, que l’on peut identifier.
La loi française fait obligation aux propriétaires des satellites de les rapatrier au bout de 25 ans. Aux États-Unis, il n’y a aucune réglementation.

Sylviane Diop: la promotion des arts numériques

(en visioconférence depuis Dakar)
Pionnière du numérique, elle est d’abord biologiste, puis travaille dans laculture et le numérique : Forum des arts numériques, Biennale de Dakar, Dak’art_Lab, collectif GawLab…
Créé en 2004, le collectif GawLab réunit des artistes et leur montre lesoutils numériques et l’intérêt pour eux d’augmenter leurspratiques.
Elle évoque avec nostalgie les créateurs du premier cybercafé d’Afriquede l’Ouest, Omou Sy et Michel Mavros.
Sylviane mène aussi avec son collectif des actions sur des sujets comme lesdéchets plastiques (BottleBoy ), travaille à la promotion de la danse numérique (Compagnie Mulleras) ou rassemble des grapheurs qui vont être invités à tagger un grand immeuble deverre.
La capacité de réunir des artistes pour des productions sud-sud, notamment en Afrique francophone était quelque chose de neuf en 2004 et participait de cet esprit de partage qui caractérise le monde du libre numérique.
Sylviane Diop se demande si elle n’est pas devenue, au fil du temps,l’avatar de son avatar. Sur Second Life, depuis 2009, elle estpralineb . Ce territoire nouveau, lui a permis une connexion en temps réel avec des gens partout dans le monde en lui offrant la possibilité de créer avec d’autres en temps réel. Le virtuel est, dit-elle,« la dimension qui nous manquait pour le cerveau collectif. »Le virtuel est aussi un simulateur qui permet de tester des chosesavant de les appliquer dans l’espace physique. Mais il faut des machines puissantes, ce qui, en Afrique, n’est pas donné à tous.

Second Life est, cependant, une application propriétaire. Il existe desgrilles en open source comme OpenSimulator. GawLab possède un serveur connecté à la grille francophone Francogrid.
Promouvoir l’utilisation d’outils du libre fait partie des combats ducollectif. La question est mise en avant dès 2006, année où setient dans un club de jazz pendant la Biennale de Dakar un forum autour d’un message : expliquer l’open source. Le collectif a travaillé avec Framasoft qui s’est bien étoffé depuis cette époque. Deux informaticiens ont aidé à créer DakarLUG ,liste de discussion et série de rencontres pour initier ceux qui ledésirent à Linux (Ubuntu) et aux logiciels libres.
Sylviane Diop pense que la réalité augmentée et l’immersion seront essentielles en Afrique ; cela passera par le téléphone mobile dont l’usage est très développé. Il faut travailler sur les contenus VR pour ces supports. On veut aujourd’hui créer des grilles appliquées au mobile et au service de la ville, une façon explique-t-elle de : « nous aider à nous développer unpeu différemment, en nous apportant des contenus qui correspondent à nos besoins et dont nous sommes les créateurs. »

Questions—réponses

  • Question à Fatoumata Kebe : Quelle part prend l’Afrique dans la mission de nettoyage de l’espace ?
  • Fatoumata Kebe : L’Afrique n’a rien fait. L’Afrique n’a pas débris dans l’espace. Sur les 54 pays africains, moins de 10 ont une agence spatiale. Le pays le plus actif dans ce domaine est le Nigéria qui a envoyé un satellite et l’a ramené. Il est à noter que quand le Nigéria a signé un contrat avec une université anglaise pour avancer dans son programme spatial il a stipulé que devaient être formés des ingénieurs locaux, qui à leur tour, formeraient des collègues. L’Afrique francophone, dans ce domaine comme dans bien d’autres, est à la ramasse. Les missions de nettoyage coûtent très cher (compter 20 millions pour une mission) et concernent principalement par la Chine, les USA, la Russie, l’Europe. Une mission serait considérée comme réussie en ayant récupéré entre 5 et 10 gros débris, pas trop éloignés. Un comité travaille sur la nécessaire coopération des différents états pour rendre possibles les programmes de nettoyage.
  • Question à Fatoumata Kebe : Y a-t-il des femmes à connaître dans le milieu de l’astronomie ?
  • Fatoumata Kebe : Quelques femmes travaillent dans ce domaine, mais sur le continent africain, la nécessité de la représentation est moins évidente qu’ici. Elles sont très peu connues, très peu connectées, et estiment que l’essentiel est de faire son travail correctement. Par exemple, le projet des bus spatiaux, qui vise à l’enseignement de l’astronomie auprès du grand public a été créé par une Africaine il y a plus de 10 ans et repris par d’autres. Elle est pourtant très peu citée. Susan Murabana, comme tant d’autres, n’a pas cette culture de dire « nous sommes les premiers ». D’autres l’ont et occupent l’espace médiatique.
  • Sylviane Diop ajoute que les Africains n’ont pas non plus de responsabilité dans le dérèglement climatique.
  • Question à Tabita Rezaire : Que ressentez-vous, vis-à-vis de la forme éclatée de la soirée, qui ressemble fort à la façon dont nous vivons aujourd’hui ? N’est-ce pas en contradiction avec votre performance et cette démarche qui consiste à se recentrer sur le corps ?
  • Tabita Rezaire : Ce qui me frappe le plus, c’est cette forme qui correspond à des habitudes. On a l’habitude de hiérarchiser entre ceux qui savent et ceux qui reçoivent. Sans compter que la position assise est oppressante. Cette performance que j’ai faite aujourd’hui, en général, quand je la fais, les gens sont en cercle autour de moi. Je n’envisageais pas de la faire dans un espace comme un auditorium, mais on s’adapte. Peut-être faut-il imaginer d’autres façons d’échanger, de déhiérarchiser nos centres de savoir. Le centre cérébral ne doit pas être le seul. Comment échanger cœur à cœur plutôt que mental à mental ? C’est là, sur ces questions, que peut intervenir notre créativité.
  • Question à Sinatou Saka : Au sujet des entreprises qui investissent à court terme (Orange) plutôt qu’à long terme, on se demande s’il est bien raisonnable de donner les clés de l’avenir à ces grands groupes.
  • Sinatou Saka : Il ne s’agissait pas de dire « c’est bien » ou « c’est mal », mais de constater une pratique, concernant un service précis, le paiement mobile. Je ne dis pas que c’est aux grands groupes d’investir dans l’avenir des pays et de poser les choix stratégiques. C’est aux États de le faire. Mais le font-ils ? Pas vraiment. Ceci dit, oui, il est important de rappeler que la logique des entreprises n’est pas la même que celle des États.
  • Question d’Oulimata Gueye à Tabita Rezaire : La dénonciation de nos pratiques en ligne peut-elle aller jusqu’à se détacher d’internet ? voire en sortir ?
  • Tabita Rezaire : C’est surtout une question de responsabilité. Peut-on envisager aujourd’hui la vie sans internet ? Ça semble difficile. Il faut tout de même se demander quel internet nous voulons et de quelle façon l’utiliser. Des expériences existent cependant pour montrer que d’autres façons de faire sont possibles. À Cuba, une sorte de grand intranet, un mesh network qui ne communique pas avec Internet, existe à La Havane. Il s’agit de rouvrir les possibles, d’imaginer un autre usage, une autre place et peut-être, oui, un autre réseau. On sait faire des réseaux locaux, on sait faire du peer-to-peer… Je suis membre avec des âmes sœurs d’Afrique du Sud d’un collectif qui a créé un serveur sur le deepweb, pour se permettre un espace safe et secure de discussion.
  • Sylviane Diop et Sinatou Saka renchérissent et affirment que le Dark web est à visiter. Ce n’est pas qu’un lieu pour les criminels, c’est aussi un espace où d’autres usages sont possibles.
  • Fatoumata Kebe raconte sa surprise quand, devant s’adresser à des gens parlant le Bambara, elle a voulu savoir comment se disaient les noms de certaines planètes dans cette langue. Personne ne le savait. Sachant qu’il existe des cosmogonies très anciennes liées aux astres, ça lui paraît inconcevable que ces mots se soient ainsi perdus. Il faudrait les retrouver.
  • Sinatou Saka signale qu’il est possible d’enseigner la chimie en Wolof et que le but de son collectif, Idemi Africa, est précisément de sauvegarder ses langues et de les mettre en lumière.

Sur ces mots s’achève cette session.
La prochaine date est annoncée : mercredi 23 mai : The BlackStars.

Photographies: O. Roubert

création visuelle

Prochainement.
Les commissaires ont invité Sybil Coovi Handemagnon à créer une œuvre plastique en écho à cette séance.

Dans ses travaux, Sybil Coovi Handemagnon met à profit sa formation dans le champ du graphisme afin d'élaborer des projets de recherches qui interrogent les notions identitaires des systèmes d’expositions par la critique institutionnelle. À travers l’usage et le réactivation d’archives ou encore d’objets, elle tente de traduire une manière de penser la voie fragile de la différenciation. De manière générale, sa pratique interroge des notions telles que l’Histoire et ses méthodes, la mémoire et l’anticipation et les problématiques post-coloniales. Ses projets donnent lieu à des installations, des vidéos, des photographies, des pièces sonores ou des performances. Sybil Coovi Handemagnon a fait des études de graphisme à Paris et a suivie un cursus aux Beaux-arts de Bourges (FR). Ses pièces ont été présentées dans des expositions collectives au Museo Reina Sofia (ES) ainsi qu’à la MIE à Paris (FR).

fiction

Pour chaque rencontre du cycle, les commissaires invitent un.e aut.rice.eur à écrire un texte en écho à cette séance.

Eric Abrogoua (1982, Côte d’Ivoire) est artiste, poète et performeur. Son travail se nourrit de ses relations aux pays/continents dans lesquels il a grandi : la Côte d’Ivoire, la France et les USA. À partir de 2004, il développe sa pratique en travaillant sur les questions de genre et sur la recherche des déplacements identitaires, entre enracinement et remise en question systématique. Il est aussi acteur et comédien, notamment dans « L a vie de Château » de Cédric Ido et Modi Bary. Il  travaille actuellement sur « V.B.S.S » ( Violence, Boxes, Sex in Society), une ode à notre pluralité sociale à partir d’interviews des membres de la communauté afro et L.G.B.T.I.Q de France et, d’ailleurs (Amérique, Afrique). Il a récemment monté une première exposition « V.B.S.S » à Viennes, en Autriche, en collaboration avec un groupe d’artistes, danseurs et activistes afro Lgbti. https://www.facebook.com/Viorencianaomi/

Chemin liqvintraglia

Le chemin de départ partait d'un principe
Qu’elle ne connaissait que trop bien
Aqua
Eaux troubles, rapides, lentes, reposantes
sous le soleil ardent
Tu la ramènes à la terre
Celle qui l'éloigne de l'Afrique
Celle qui l'y ramène en pensée
Celle de cette naissance première
émanant d'un bassin qui centre l'énergie
La plénitude première
Son village de par ses principes à elle
L’évoquait, Elle,
Mami Wata, Déesse d’une beauté indubitable,
Celle-là même qui protégeait les pêcheurs,
Détruisait l’Homme
aux envies de feu et de carnage
Celle qui guidait ceux d’entre eux ayant perdu leurs chemins,
Prêtresse entre le monde humain et celui de l’Au-delà
Déesse des pêcheurs,
Fêtée et chérie d’eux,
Elle offrait énormément.
Elle venait en effet d'un village de pêcheurs
D'eux
il ne restait à présent que ça
L'Eau
Celle qui les ramène du voyage de pirogues hautes, avec cette odeur fraîche
du bois juste taillé là
sur cet air marin envoûtant, parsemés de poissons
de différentes tailles et formes
Il n'en reste plus énormément certes
De ces villages
Il ne reste plus que le murmure
ou la présence uTopia
Vidés de leurs sources
Ils le sont à présent
par des envahissements
Mais par moments on se rassemble autour d'un cybercafé
pour retrouver la connexion
La vitale
Celle-là même qui doit avoir lieu à telle heure,
ou est-ce une autre,
sinon comme on aime si bien le dire
« c’est foutu ! »
Quand le soleil aurait calmé sa danse saccadée sur nos corps
Cette pensée la fit sourire
En repensant à celle qu'elle avait été
En voyant la richesse du sol,
Et ce qu’on pouvait trouver dans ces plantes aussi,
Le « Kinkéliba »
Plante efficace pour la fièvre et le paludisme,
Il y en avait d’autres aussi, maintenant le gingembre avait d’autres vertus,
Que celle très connue sur la libido, qui la faisait bien rire.
Il y a énormément plus de remèdes que de plantes dans la nature,
Disait toujours la vieille,
Mama,
Ou était-ce…
Avant
Qu’ils ne reviennent à nouveau
Ils étaient là,
Bien présent,
avec des facilités faramineuses
Avec ça
« L’inter-connectivité »
Travail triangulaire glacial entre l'Afrique, l'Amérique et l'Europe
Ils le savaient qu'elle en était
Consciente

Du panafricanisme plébiscité dans les années 90
De ces ordinateurs qui prenait 30 minutes pour juste afficher
IBM
De ce téléphone qu’il fallait courir à la maison décrocher,
En se romançant l’appel avant l’acte de faire circuler le cadran,
De Mulder et Scully dans X-files « qui appelaient internet…pour vérifier la connexion »
AOL
Elle se retrouvait propulsée sur un plan
inter-connectivité
Ou elle tentait désespérément de comprendre
Comment
Mami-Wata avait aujourd'hui des fibres à travers l'espace
intersidéral
De la matrice informatique
Quelles étaient les personnes qui s'occupaient des offrandes divines ?
Quelqu'un d'autre venait de rentrer en connexion avec elle
Où était-elle à présent ?
Le soleil brûlait et prêtait une seconde vie à la plage
ou plutôt
Au sable l'effleurant
Une information venait de s'afficher
On lui demandait son poids,
de décrire sa couleur,
son désir,
qui recherchait-elle ?
On lui proposait une garantie sur 8 ans,
variable avec un projet d'implantation,
développé ailleurs
mais pour cela
il fallait oublier
Sa langue

"Blèblèho"* (doucement, langue Baoulé, tribu de la Côte d'Ivoire/ Pays de l’Afrique de l'Ouest)

Le soleil en hauteur finissait sa course endiablée et laissait la nuit sortir ses plus beaux draps, les forces intérieures de luttes persistaient autour d'une flamme musicale, de Nina Simone : " Take me to the water".
Elle était dans un monde plus calme, son esprit marchait pour toutes ces femmes en Afrique du Sud, victimes de violences au quotidien...Tout en se rappelant de sa brève expérience...
Il y avait aussi ces filles devenues mères pour certaines, toujours pleurées, et toujours disparues... Où sont nos filles ?

Des femmes Sud-Africaines se levaient, des femmes nigérianes se levaient, des femmes de toute l'Afrique se levaient, s'activaient autour de l'ordinateur centralisé...

Une danse du bassin s'effectua à nouveau, avec des rites de protections, mélangeant certaines plantes dont elle comprenait l'ancien usage, mais pas l'actuel

Elle sentit une main se poser sur la sienne... Une voix lui murmurer comme un coulis de miel

Gnan-mienh* (Dieu, langue Baoulé, tribu de la Côte d'Ivoire/ Pays de l’Afrique de l'Ouest)

Elle voyait ce ciel plein d'étoiles, et se rappelait de son nom,
Baidiès, les anciens le lui avait dit
Celle qui avait le cœur...
Les cauris avaient parlé...L'Ordinateur central la reconnaîtra,
Elle en était plus que certaine
mais le ciel couvert d'étoiles la faisait rêver, revoir ces instants où la TV n'était qu'un cube qui agitait sa mère, parlant du rêve de l'autre...

Déjà son corps à présent rompu de tout ce manège réclamait le repos, le cycle s'achevait...Tout devenait sombre, le drapé du ciel avait rejoint ses paupières et elle glissait hors de sa carapace, tout en regardant s'éloigner la sphère de son corps, et traverser ces forêts, son identité trouble et parfois troublante,
au sein de la conception première

Ce corps noir,
battant,
pour une Autre...
Forme...

Elle avait à présent traversé les lacs, glissé sur les nuages,
Pris le temps d'admirer cette terre
Qu'elle ne voyait plus vraiment, ou mal
Comment la voyait-elle déjà ?
Elle avait comme...
Baidiès sortait de cette sphère terrestre pour...
Quelque-chose venait de la traverser
Qu'est-ce que c’était ?
Elle en avait entendu parler
Il paraît qu'il y avait des débris laissés
sur la surface
Elle avait toujours pensé que c'était juste un film
Avec Sandra Bullock
Non, c'était vrai...
Et elle s'était toujours vue dans le Rôle de
Sandra Bullock...
Les débris circulant autour du globe terrestre étaient énormes
Et circulaient trop rapidement, ou était-ce un effet lié à sa non physicalité.
Elle sentait un flottement à nouveau
Elle se dirigeait à présent tel un caillou
Réabsorbée par la gravité
Elle était rappelée par cette terre …
Comme si elle voulait l’absorber
La reconduire de nouveau dans ce lien
Vers Elle…
Vers l’intérieur…
Elle semblait tomber tel un caillou à présent
Quittant cet Espace, ces débris
Elle revenait vers un point d’eau
De loin
Tout ce bleu ne pouvait qu’être ça…
L’Eau
Mais qu’est-ce qui pouvait bien se…

.........FIN DE TRANSMISSION..........

N’Guessan Koffi redéposa le casque, près de l’ordinateur
Il devait finir sa session et revoir le dossier vert
Il avait rendez-vous dans deux jours à la préfecture
Il pensait au temps qui s’était écoulé depuis son arrivée en France,
Loin de son pays,
Le Ghana
Il pensait à son dossier
Aux politiques d’immigration en cours
À la recrudescence des cas de rapatriements
Dans des circonstances
Hélas…
Tout était en ordre
Les 4 photos étaient bien là…

Jacques n’allait pas tarder à rentrer, il se leva,
Il allait faire des pâtes carbo
Ce soir
Pour leur dîner

… … ... Fin de transmission ... …

Je suis une pirogue de bois
Ce bois d’ébène,
tant taillé à côté de la plage
En face de la mer, de la rivière
En me sculptant pour que je prenne des formes
Des hommes ont chéri et fantasmé l’univers
Aqua
Réseaux illimités
Sans friture
Juste une connexion
Dans son élément premier
Aqua
Là, présentement
J’erre entre les eaux
À ma tête dansait encore tout à l’heure
Une fleur d ‘hibiscus
Avant qu’un léger vent ne la soulève, comme pour la faire valser
Loin de moi
En mon creux repose
La sandale d’un enfant de 5 ans

... Fin de transmission ... …

A.E